Projet

The eye : on feerme !

Lieu Siouville-Hague
Année 2016

 

Je voulais faire comprendre ma démarche, le pourquoi, le comment de cette fermeture de l’œil et n’ayant pas toujours les mots, j’ai échangé à ce propos avec quelqu’un qui me connaît très bien, assez pour ne pas trahir ma parole et pour pouvoir parler en mon nom,

et donc voici ce que je voulais dire, vous dire : )

‘’Tout ce qui est immobile meurt, et la vie finalement, ce n’est rien d’autre que le mouvement. Tout change, tout se transforme et rien ne dure à l’identique, que ça soit la météo, les sentiments, l’Histoire .. C’est porté par cette logique naturelle que j’ai décidé de fermer l’œil. J’aimerai revenir d’abord sur le sens de sa création, même si chacun est parfaitement libre d’interpréter les choses comme il le sent.

 

 

L’oeil avait pour vocation d’amener à la fois un peu de poésie à ce bâtiment chargé de symbole : il regardait et était regardé par la mer, et cette valse au milieu des vents et des marées me semblait contenir toute la puissance poétique de ce lieu semi sauvage. Et puis il évoquait aussi la question du nucléaire. Peu de gens en ont parlé ou l’on même remarqué, mais il y avait dans la pupille le reflet face à face de la silhouette des bâtiments de la centrale de Flamanville. Un débat, une question, une colère, une impuissance bref, tous ces mouvements de pensées à propos du nucléaire étaient un peu là, tapis au fond de cette pupille grande ouverte, lucide, balayée par les vents. Il appartient à chacun de se débattre avec ce sujet, puis-je mordre la main qui me nourrit, dois-je penser à long terme pour ceux qui ne seront plus là, où à court terme en sachant les risques potentiels, puis-je laisser faire et vivre ma vie ? En tout cas, le côté intemporel et poétique de cette fresque s’est largement entremêlé avec cette autre interrogation, cruciale et plus que jamais actuelle.

 

Il y a aussi dans la façon d’avoir pensé et réalisé cet oeil, le rapport à ma passion qui est le graff.

Cette passion relève d’une discipline technique qui se travaille des années durant, et d’une éthique qui a ses codes, ses philosophies et ses exigences.
Il y a quelque chose de l’ordre de la créativité, de la spontanéité et de la liberté dans la pratique du graff qui peut se mêler à des supports de tout type, naturel ou urbains. C’est à dire : partout. Et même au sein de projets travaillés et cadrés, il y a toujours en amont cette impulsion qui ne tient compte ni de la notoriété, ni de l’argent, ni de quelques retombées que ce soit. L’idée d’un graff nait par la pratique du monde, par son observation, par des déambulements répétés sans but précis. Et au terme d’un processus immaîtrisable, quelque chose sort de l’esprit, se matérialise et se pose ‘’sans dieu ni maître’’ à l’endroit choisi. Cet acte créatif est aléatoire, parfois illégal et relève d’une liberté d’expression particulière. On dit que le saltimbanque est pauvre, mais n’est-il pas aussi riche d’autre chose ? Il est aussi mobile, spontané et riche d’une liberté artistique qui n’a d’autres buts que de jouer avec la nature, avec la ville, avec tout support pouvant recevoir l’impulsion, le trait, le graff du moment. Et puis la destinée du graff c’est de laisser la place, de se stratifier comme les couches de terre en géologie : un, puis un, puis encore un autre après lui.

 

Et puis en effaçant ce graff je voulais un peu interroger le rapport au temps, le ‘’j’irais voir, j’irais faire demain’’, poser la question de l’immédiateté d’un désir, que ce soit de nature ou autre chose qui étofferait l’âme, et qu’on remet à plus tard (je sais que plein de gens ont eu envie d’aller le voir et on reporté à plus tard, que ce soit pour d’autres graffes que le mien d’ailleurs). Repenser le temps et ce qu’on en fait, c’est essayer de remettre en route des mouvements grippés par l’habitude, et qui nous empêchent de voir la poésie, de faire des choses qui la nourrisse.

Alors voilà, pratiquer cette discipline c’est pour moi être aux prises avec le mouvement de la vie, savoir tout laisser pour tout redécouvrir ailleurs et laisser sa place aux suivants, laisser à d’autres et à d’autres encore après eux, que tout s’entrelace et se recouvre en couches de bombe, de poésie, de subversion, de création. Adios l’œil’’.
Bonne suite à la vie !